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Mercredi 13 mai 2009

Quand j’ai rencontré David j’avais 21 ans, il en avait 17  et c’était déjà une des personnes les plus formidablement extraordinaires que j’aie connues. Près de vingt ans et des centaines de rencontres plus tard…  c’est encore tellement vrai.

 

Il est entré dans ma vie alors que je faisais les vendanges dans un petit vignoble du Beaujolais. À la fin de ce contrat, pour des raisons que j’expliquerai peut-être un jour mais pas aujourd’hui, je décidai de ne pas poursuivre mon aventure viticole. David, avec qui je m’étais liée d’amitié comme avec les autres cueilleurs, me dit avec ce sourire qui ensoleillait tout ce qu’il touchait :

 

« Je vais à Grenoble voir ma petite amie, tu viens avec moi? Ça me fera de la compagnie pour le trajet en train. Je viens de recevoir plein de fric, je te paie le billet. Sinon de toute façon je m’achèterai de la drogue ou n’importe quoi. »

 

Qui étais-je pour refuser à un beau et brillant jeune homme une occasion de se libérer de l’enfer de la drogue?

 

Le voyage en train fut des plus agréables, agrémenté d’une des bouteilles de Beaujolais ‘89 dont nous avait fait cadeau le patron avant notre départ. La meilleure bouteille de vin que j’aie goûtée de toute ma vie évidemment.

 

Une fois à Grenoble, David alla visiter sa copine que, pour la surprise, il n’avait pas prévenue de son arrivée. Il revint à notre chambre d’hôtel très rapidement : la belle lui avait signifié la fin de leur idylle.

 

Qu’à cela ne tienne ; durant les deux mois suivants, j’allais lui enseigner les choses de la vie. Il fut un élève exemplaire…

 

Je passai ces deux mois chez lui, en Haute-Savoie : le Grand-Bornand, un de ces petits villages paisibles des Alpes dont la population décuple durant la saison de ski. Des paysages à couper le souffle. Avec David, je suis montée à 2000 mètres d’altitude et j’ai vu le soleil se coucher au-dessus des nuages. Chaque moment passé avec lui était intense, plein de vie et irrésistiblement excitant. Il me parlait de sa vie l’hiver, de sa passion pour le snowboard (que nous appelons ici planche à neige vu que nous sommes francophones), il me faisait visiter des grottes et me racontait plein d’anecdotes sur l’histoire de sa région.

 

 

Et puis les mêmes raisons dont je ne parlerai toujours pas me firent reprendre la route, les larmes aux cils, une chaleur énorme au cœur, et je posai les yeux et les lèvres sur David pour la dernière fois de ma vie avant de me lancer dans une autre aventure.

 

Plus tard, je l’appelai de Grèce parce que j’avais dépensé ma dernière drachme.

 

 « Justement, je viens de recevoir de l'argent pour un petit contrat que j’ai fait! Je t’envoie ça! »


Et plus tard encore, en Israël, je me séparai le cœur serré du blouson de cuir qu’il m’avait donné à mon départ en me disant « si tu as besoin d’argent, vends-le! ».

 

David avait 17 ans et travaillait l’été (et l’hiver, dès qu’il avait un temps libre) pour payer sa planche à neige et son abonnement aux stations de ski. Et quand un ami avait besoin de quelque chose, il donnait tout ce qu’il avait. C’était plus que de la générosité ou de l’abnégation. Il vivait sa vie à fond, et du moment que ses besoins primaires étaient comblés, le plus important pour lui était que ceux qu’il aimait ne manquent de rien. Enfin, c’est comme ça que je le perçois maintenant. À l’époque, le désir que j’éprouvais pour lui était trop intense pour que perde mon temps à autre chose que son assouvissement…

 

Une fois séparés, nous avons correspondu longtemps. Il m’envoyait des poèmes, des bandes dessinées de son cru ou des enregistrements de musique. La dernière fois où je lui ai parlé, il avait une nouvelle copine dont j’oublie le nom (il me semble que c’était un nom de fleur) et il pensait peut-être venir me visiter avec elle en Israël. C’était il y a plus de 10 ans et nous avons fini par nous perdre de vue. Mais on n'oublie pas quelqu’un comme ça si facilement et depuis plusieurs années, je regardais régulièrement sur Google pour essayer d’avoir de ses nouvelles. Je n’ai jamais trouvé ses coordonnées, mais je voyais son nom, de temps en temps, sur un entrefilet décrivant une compétition de sport extrême ou de cross-country. Et puis il y a quelques semaines :

 

Dramatique accident de speed riding mardi à la Clusaz. David Deloche, âgé de 35 ans, domicilié au Grand-Bornand, a trouvé la mort après avoir fait une chute d'au moins 250 mètres. Skis aux pieds et voile au-dessus de sa tête, l'homme avait décollé vers midi depuis le vertigineux couloir des Croix, au-dessus de l'Aiguille des Calvaires, à 2300 mètres d'altitude. Il avait pris son envol face au massif des Confins.

 

Il y a longtemps que je voulais vous parler de lui. J’aurais aimé le faire avant, pour qu’il ait une chance, aussi mince fut-elle, de tomber sur mon article et de voir à quel point son séjour dans ma vie a été marquant. Maintenant il est un peu tard, mais il me semblait que quelqu’un d’aussi formidable méritait de voir son nom immortalisé, même sur un petit blog perdu et pas trop (quoique très bien) fréquenté.

 

Merci pour tout, David. Tu me manques tellement, tellement plus, maintenant que je te sais parti pour toujours.

Par Docteur Maman
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